Ce qu'il faut en savoir

Mizaru

Ce qui frappe de prime abord, c’est l’influence d’Andy Warhol. Le point commun porte sur le choix des couleurs et sur celui de la stylisation d’une image pop. Cependant, d’un point de vue technique la différence porte sur le choix, de la sérigraphie d’un côté, de la peinture de l’autre. En outre, si on considère le contenu de ces tableaux, les œuvres d‘Heidrun Thate se revendiquent de la figuration narrative.

D’un point de vue politique, tous ces tableaux ont ce point commun de représenter le contraire de ce à quoi elles correspondent dans l’historiographie et plus encore pour le sens commun. Nouvelle différence donc ; ici, l’observateur sera sans doute plus qu’irrité d’y rencontrer de façon récurrente quelques représentations d’un homme d’État maudit parmi les maudits, Adolph Hitler, dont on peut dire qu’il fait bien plus que recueillir l’unanimité contre lui. Nous sommes assez éloignés de la représentation par Andy Warhol de la divine Marilyn… Marilyn, dite Monroe, est d’abord un prénom. Pour tous, pour chacun, socialement, elle est devenue l’archétype de la femme libre, moderne, même si elle eut une vie d’enfer. Cependant, dans ses représentations, Andy Warhol introduit une distance supplémentaire ; il propulse Marilyn au rang de figure iconique.

Quant à Hitler, c’est déjà plus que trop que de l’affubler d’un prénom, de son prénom. Étrangeté, assurément. Même les principaux criminels de guerre associés à son entreprise s’appellent communément Rudolph Hess, Albert Speer, Hermann Göring, Joseph Gœbbels, même Franz Stangl ou Rudolf Hœss, etc. C’est-à-dire ? L’amputer de son prénom, n’est-ce pas une façon radicale de l’exclure d’une lignée, d’une filiation qui l’inscrive dans l’ordre humain ? Et pourtant, Hitler, comme tout homme, eut des parents… Comme tout homme, il est fils de… et aurait pu être père de…

Et c’est bien là que le bât blesse. On aimerait qu’il soit bien entendu, unanimement entendu que cet homme n’en fût pas un ; on aimerait qu’il soit rangé dans la catégorie des monstres, pas seulement inhumain, mais a-humain, placé en dehors de l’ordre humain. Et pourtant, homme il l’est et le fut. Comme un autre ? Oui, comme un autre. Comme un autre peut l’être, pourrait l’être ou pourrait le devenir. Convoquant la tératologie à son avantage, en le rangeant dans la catégorie des monstres on le place à l’extérieur de l’humanité.

Rappelons ces mots de Theodor Adorno écrits dans Minima Moralia : « Quand un médecin expatrié d’Allemagne vient nous dire : ‘Pour moi, Hitler est un cas pathologique’, il est possible qu’en fin de compte les résultats de l’examen clinique lui donnent raison ; mais il y a une telle disproportion entre cette phrase et le désastre objectif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque que ce diagnostic en devient dérisoire… »

Que l’on soit aussi attentif à ceci : en excluant Hitler de l’humanité, en le mettant entre parenthèses, c’est tout le nazisme qui est mis entre parenthèses. Ainsi s’affranchit-on, à bon compte, de la continuité historique, et plus encore, de la postérité historique du nazisme. Cette exclusion historique de l’histoire équivaut à un : « Pas moi ! Pas nous ! » Ne convient-il pas aussi de tordre le coup à cette idée naïve mais autrement plus dangereuse parce que démobilisatrice, que le pire a déjà eu lieu, est derrière nous ?

Aujourd’hui, la société allemande comme l’État allemand ne peuvent pas supporter quelque évocation d’Hitler ou du nazisme que ce soit, sinon comme entre parenthèses. Hitler est-il présentable ? Certes non. Mais il fut un chancelier du Reich parmi d’autres, comme Staline fut un secrétaire général du PCUS parmi d’autres, comme Caligula fut un empereur romain parmi d’autres…

Mais la question, une tout autre question reste en suspens : « S’il n’est pas présentable, est-il représentable ? » Il faut d’abord convenir qu’il le fût. Pas plus, pas moins que tant d’autres hommes politiques. Innombrables sont les images de l’époque, retouchées, travaillées, esthétisées, toutes incluses dans le théâtre de la propagande. Rien ne doit au hasard dans ces représentations d’époque. Mais à l’iconolâtrie de l’époque, aux iconoclastes d’aujourd’hui, il convient de dire leur fait.

Hitler doit-il rester irreprésentable ? A la veille de son suicide, il confia à quelques témoins que l’idée de continuer à vivre sous la forme d’une « figure de cire de ministère » lui était absolument insupportable. Ceci à valeur testamentaire. Devrions-nous le suivre dans sa volonté de disparaître complètement ? Dans l’affirmative, nous serions face à un étrange consensus. Précisément, lorsque le Musée de cire de Madame Tussauds s’avisa d’y contrevenir en le présentant à Berlin, il y eut une levée de boucliers ; chacun y alla de son « Dégoûtant ! », « Effrayant ! » C’est un fait ; la vérité de ce moment de l’histoire allemande reste insupportable à la société allemande. Indicible. Si cette page de honte restait enfouie, refoulée, elle n’en continuerait pas moins à produire ses imprévisibles effets, effrayants eux aussi.

Nous avons pris parti pour l’obligation de représentation. En toute conscience, nous avons choisi de donner à ce trou noir des couleurs non pas doucereuses, mais douces, rose et autres couleurs volontairement provocatrices où la dérision domine. Histoire de faire travailler le bois noueux dont les hommes sont faits… Seule une grave méprise pourrait conclure à l’hagiographie…

Accueil
Remonter
Actualité
Icons
Fun 50's
Isincrasia